INFO EUROPE 1 – Les 90 minutes de calvaire d’une ado passée à tabac dans les rues du Havre



William Molinié / Crédit photo : XOSE BOUZAS / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP

Une heure et demi d’errance, de séquestration, de coups et d’humiliation. Quatre-vingt-dix longues minutes de calvaire endurées en silence, sur la voie publique. Une semaine après les faits et alors que quatre suspectes sont sur le point d’être mises en examen, Europe 1 est en mesure de retracer minute après minute l’équipée sauvage de cinq jeunes filles qui se sont acharnées sur une adolescente de 15 ans mardi dernier dans les rues du Havre.

Il est 17h15 lorsqu’Amélia* quitte le lycée Lavoisier où elle est scolarisée. Elle remonte jusqu’à l’arrêt de bus pour prendre la ligne 3. Sur le chemin, rue Maryse Bastié, elle sent que quelqu’un est en train de lui tirer son sac à dos par l’arrière. Elle reconnait trois jeunes filles, mineures, qu’elle a déjà croisées. L’une est de type africain, l’autre métisse, une autre de type arabe. Ces dernières lui lancent : “Viens là. Toi, tu nous traites, viens aujourd’hui, tu vas souffrir, viens suis nous !”

Filmée et diffusée en direct

Prenant peur, Amélia tente de fuir vers l’arrêt de bus. Retenue par le sac à dos, le bras et la main par les trois filles, elle entend alors : “Tu vas pas partir, on va te frapper”. Un déferlement de violences lui tombe dessus. Tirée par les cheveux et violentée, la jeune fille reçoit plusieurs claques. Amélia a peur mais encaisse et se tait. Le tout sous la caméra d’un smartphone qui diffuse en direct les images sur la story des réseaux sociaux d’une des adolescentes.

 

Quelques minutes d’accalmie. L’une des filles est au téléphone avec une amie qui vient de l’appeler. Cette dernière a vu sa story en ligne. Elle aussi a envie de participer au lynchage et leur donne rendez-vous Place Jenner. En chemin, Amélia est à nouveau frappée. “Si tu te défends, on va faire pire”, lui lancent ses trois tortionnaires. Dans la rue du lycée, le groupe croise sur le trottoir un passant. Ce dernier, témoin des claques qui sont en train de fuser, s’adresse à Amélia : “Viens avec moi”. Puis ajoute en direction du groupe d’agresseurs : “Vous n’allez pas la frapper, je vais appeler la police”.

“Je ne me suis pas défendue, je ne pouvais pas”

Les trois filles ordonnent à Amélia de courir. Serrée de près, elle s’empresse, toujours en silence. Toujours docile. Devant l’arrêt de tram, elle encaisse à nouveau plusieurs claques, gratuites. La meute monte dans la rame. Sa proie est bien ficelée, psychologiquement ferrée. Elles descendent Place Jenner. Où Amélia est alors présentée à la quatrième fille. Celle qui, au téléphone, voulait, elle aussi, participer à la partie de claques. Elle n’est pas venue seule. Une cinquième adolescente est là. Elle sera chargée de filmer.

Rue Maurice Donnay, le groupe s’arrête. “On lui fait quoi ?” s’interroge l’une des filles. Coups de poing, coups de genoux, coups de pied… Dix minutes de brouillard durant lesquels la jeune Amélia tente, comme elle peut, de se protéger. Elle se recroqueville, cache son visage avec ses mains, ses parties vitales. “Je ne me suis pas défendue, je ne pouvais pas”, dira-t-elle, transie, le lendemain aux policiers.

Après les violences physiques, place à l’humiliation. Les quatre adolescentes lui demandent de se mettre à genoux et de demander pardon. Pardon de les avoir traitées de “putes” dans un sms envoyé quelques jours avant sur le téléphone d’un ami commun. Cinq lettres qui lui valent ce soir d’enlever son jogging, son sweat, sa brassière. Amélia se retrouve en culotte, en pleine rue. Pendant dix minutes, la bande la filme, la rabaisse, la blesse. Jusqu’à ce qu’elle soit bien matée. Ne pouvant alors rien faire de plus que pleurer.

Indifférence médiatique et politique

Une lueur d’espoir. Des passants semblent arriver. L’une des filles demande à Amélia de se rhabiller rapidement. L’adolescente s’exécute. Elle sait qu’elle doit faire vite et surtout en silence. “Si tu racontes ça ou si tu déposes plainte, on va te faire pire. On va te tuer encore plus”, entend-elle. Amélia s’extirpe difficilement pour tenter de reprendre ses esprits. Les claques sont moins fréquentes. Devant un tabac de la Place Jenner, en voyant l’état dans lequel se trouve la jeune fille, une femme vêtue d’un niqab lui propose de la raccompagner chez elle.

 

Dans la voiture, Amélia prend une photo de son visage tuméfié, meurtri. Elle l’envoie à sa mère, morte d’inquiétude de ne pas voir sa fille rentrer. L’adolescente encore sous le choc lui dit qu’elle vient d’avoir un accident de scooter. À l’instant où elle traverse le seuil de la porte, elle s’écroule dans les bras de sa mère. Pour Amélia, outre les traces sur son corps du bitume havrais, les stigmates de cette équipée sauvage se prolongent désormais sur les réseaux sociaux. Où des bribes de vidéos continuent d’être partagées. Sous le seuil d’alerte, semble-t-il, du service d’information du gouvernement.

*Le prénom de la victime, mineure, a été changé, tel que le prévoit le code pénal.



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