La véritable histoire de l’Abbaye millénaire du Mont Saint-Michel


Il y a du monde sur le Mont-Saint-Michel en ce 3 juillet 1877. Il faut dire que c’est un grand jour : celui du couronnement de deux statues de l’archange éponyme, à qui est dédié l’abbaye trônant au milieu des eaux. Couronner des statues peut sembler étonnant mais il s’agit d’un acte canonique important décidé par le pape lui-même, qui vient signifier la confiance des fidèles en un saint et augmenter la charge sacrée de l’effigie ainsi auréolée.

Pas moins de 12 évêques et un bon millier de prêtres sont déjà sur les lieux et ce matin de juillet, les pèlerins affluent sur le sable de la baie. Un chemin a été tracé par des mats plantés dans le sable, d’où pendent blasons et oriflamme. C’est marée basse, la grève libérée des eaux voit défiler les foules, jusqu’à 25 000 personnes dira-t-on, cheminant par petits groupes à la suite de leur curé. Cela fait à peine une douzaine d’années que l’abbaye a retrouvé une vie religieuse.

Quelques frères ont lancé une souscription auprès des fidèles pour la confection d’une couronne. Les dons furent tellement nombreux qu’on a pu en faire fabriquer deux : l’une ornera la statue recouverte d’argent dans l’église abbatiale, la seconde est destinée à l’autre stature récemment installée au sommet de la tour clocher de l’abbaye.

Et c’est là-haut qu’en fin d’après-midi Monseigneur Germain, évêque de Coutances et d’Avranches, grimpe, couronne en main sur une échelle. Pendant ce temps le cardinal Henri de Bonnechose, archevêque de Rouen, est à l’intérieur de l’église, face au Saint Michel d’argent. Au son des chants, tambours et coups de canon, les deux prélats posent simultanément les précieux diadèmes sur les têtes des deux statues. La foule entassée dans l’abbaye ou assemblée sur les remparts des terrasses, dans les rues et jusque sur le rivage exulte de joie et s’agenouille avec piété.

D’autant que Saint-Michel est aussi le saint patron de la France depuis Charlemagne, et en cette période troublée, où le pays vient juste de perdre l’Alsace et la Lorraine, le culte de l’archange semble rasséréner la population autant que les autorités. Mais le fait de couronner la statue qui veille sur la baie depuis le haut de sa tour marque aussi une sorte d’aboutissement : l’ultime ornement d’un bâtiment fort ancien.

Or, la silhouette de 1877 n’est pas celle que nous connaissons aujourd’hui puisque 20 ans plus tard, une nouvelle flèche de 30 mètres de haut est construite, surplombée d’une immense statue en cuivre recouverte d’or. C’est celle-ci, toujours présente, qui constitue le réel parachèvement d’un monument dont l’histoire a débuté il y a 1000 ans tout juste, lorsqu’on posa les premières pierres de l’abbaye. C’était donc en l’an 1023.

Une petite église sur un piton désolé

Mais l’histoire du Mont-Saint-Michel a commencé bien avant. Selon la légende et la tradition chrétienne, tout est parti d’un rêve. En l’an 708, aux confins de la Neustrie mérovingienne, un certain Aubert, évêque d’Avranches, passe des nuits quelque peu agitées. Dans son sommeil lui apparaît en effet l’archange saint Michel, chef de la milice céleste qui terrasse de sa lance le dragon de l’Apocalypse, symbole absolu du mal. Saint Michel est aussi celui qui pèse l’âme des défunts pour les diriger ou non vers le paradis éternel. Autant dire que lorsqu’il communique avec un homme d’église il s’agirait pour l’homme d’église de l’écouter. Et dans sa songerie, Aubert se voit confier une importante mission : construire un sanctuaire sur le sommet d’un mont granitique qui émerge de la baie maritime toute proche.

L’entreprise paraît tellement extravagante, irréalisable même, que le religieux voit d’abord en cette solution nocturne la marque du diable. Mais quand Saint Michel lui revient en rêve une deuxième fois, puis une troisième, Aubert ne peut qu’accepter le rôle qui lui échoit. Un an plus tard, en l’an 709, c’est donc fait : une petite église dédiée à saint Michel siège désormais sur le rocher.

Il fallait bien une requête divine pour entreprendre de construire quoi que ce soit sur ce piton désolé. À l’époque, le lieu se nomme le Mont Tombe, dont l’étymologie semble plus se rapprocher de l’idée d’élévation que de celle d’un lieu de sépultures, même si l’endroit est en effet un tantinet sinistre.

Le mont se dresse, anguleux, inhospitalier au milieu des sables, dans une anse au sud de la presqu’île du Cotentin. Ses 80 mètres dominent une plate baie à la géographie changeante en fonction de l’amplitude des marées et de la divagation des cours d’eau qui s’y jettent. Il est une île par intermittence on y accède par la grève au moment des bases eaux, tout en prenant bien soin de ne pas s’embourber dans la vase, parfois piégeuse.

C’est d’ailleurs pour éviter ces dangers que, toujours selon la légende, on y envoyait seulement un âne pour ravitailler les quelques ermites installés là-bas afin de vivre pleinement leur ascèse au milieu des ronces et des embruns. Aux deux minuscules oratoires qui servaient alors à ces pieux anachorètes, Aubert ajoute donc une église pendant que le rocher devient le bien nommé Mont-Saint-Michel, au péril de la mer.

L’arrivée des premiers pèlerins au Mont-saint-Michel

On ne sait hélas pas grand-chose de cette première bâtisse, construite, disent les textes, à la manière d’une crypte, comme pour rappeler celle du mont Gargano au sud de l’Italie, où se pratique déjà depuis des siècles le culte de l’archange. Aubert y envoie d’ailleurs chercher des reliques dans le but de magnifier le nouveau sanctuaire.

Ces reliques nourrissent la dévotion. Les premiers pèlerins viennent visiter les lieux, accueillis par une douzaine de chanoines, des religieux qui vivent en communauté dans quelques kabbales et dépendent de l’évêque. Pendant que l’attrait spirituel ne cesse de croître, le mont s’inscrit aussi dans sa condition temporelle, en l’occurrence stratégique, puisqu’il se situe à la frontière de la Bretagne et de la Normandie.

Il passe sous domination de l’une ou l’autre au gré des conflits, dans un empire carolingien déliquescent, et sert à l’occasion de précaire refuge aux populations alentours face aux raids Viking du 9e siècle. C’est finalement en 933 qu’il revient définitivement à la Normandie, état alors puissant dont un duc, un certain Guillaume, conquerra bientôt l’Angleterre.

En attendant, après le traumatisme des expéditions Vikings qui ont détruit nombre de monastères en Occident, la vie religieuse retrouve de la vigueur, notamment à la suite de la fondation de l’abbaye de Cluny qui essaime partout son modèle de vie communautaire basé sur la règle de Saint-Benoît, rythmant les jours et les nuits par le travail et la prière. Mais sur le Mont-Saint-Michel, les chanoines toujours en place profitent de leur existence sans égard pour leurs fonctions et devoirs.

Le duc de Normandie, Richard Ier, s’offusque de ces vies dissolues et décide d’imposer l’établissement d’un monastère régi par la règle bénédictine, plus à même de glorifier Dieu et de jouer pour le salut du monde. C’est lui qui fait installer en l’an 966 une petite communauté que dirige l’abbé Ménard, le premier d’une longue liste. C’est en tout cas ainsi que les Bénédictins eux-mêmes relateront leur installation dans un texte rédigé un siècle plus tard. La communauté gère ses affaires et élit elle-même ses abbés.

Sous la protection des ducs de Normandie, elle se voit octroyer de nombreuses terres qui permettent de dégager de substantiels revenus. Il faut dire que les seigneurs normands, descendants du chef viking Rollon, sont des chrétiens récents ayant besoin d’affirmer aux yeux du monde, du pape et de Dieu leur rôle de protecteur de la foi. Lorsque le duc Richard II choisit l’église du Mont-Saint-Michel au péril de la mer pour se marier, autour de l’an 1000, avec Judith, une princesse bretonne, il est atterré par l’exiguïté des lieux. Il fait alors profiter l’abbaye de ses largesses afin d’édifier un nouveau sanctuaire.

La construction de l’abbaye

L’histoire retient l’année 1023 comme celle du début de la construction de l’église abbatiale, il y a tout juste 1000 ans. Les travaux commencent doucement. Il faut avouer qu’il n’est pas commode de construire sur un pic de granit et faire venir les matériaux nécessaires. Mais ce rocher accidenté va pourtant devenir un phare et une merveille de la chrétienté.

Toutes les constructions qui existaient sont alors rasées, le sanctuaire carolingien est comblé pour servir de soubassement à la nouvelle église. En une soixantaine d’années une magnifique abbatiale romane d’environ 70 mètres de long sort de terre, ou plutôt du rocher, autour duquel on construit des cryptes qui permettent d’élargir la nef de l’église dont le cœur atteint 20 mètres de haut. On y adjoint les bâtiments nécessaires à la vie des moines : infirmerie, dortoir, réfectoire et scriptorium dans lequel les frères copient patiemment moult manuscrits. Majoritairement des textes religieux, bien entendu, mais aussi ceux d’auteurs antiques, d’Aristote à Cicéron, en participant à l’effusion culturelle du temps. Les bâtiments dédiés à la communauté religieuse se trouvent au nord, face au vent, tandis qu’au sud prennent place les lieux destinés aux pèlerins.

Et on vient de loin : de toute la France mais aussi des espaces germaniques ou d’Italie, dans des conditions alors plus qu’aventureuses, pour vénérer l’archange dont les nombreux miracles viennent attester de la puissance. Telle cette femme, obligée d’accoucher en plein milieu de la baie au tout début du XIIe siècle, opportunément épargnée par la marée après avoir prié Saint Michel, ou les sourds qui recouvrent l’ouïe et les aveugles, la vue.

Des prodiges qui ne font qu’attiser le culte et nourrir la piété des miquelots, ainsi que l’on nomme les pèlerins du Mont. Ils sont toujours plus nombreux, quand bien même certains se retrouvent à l’occasion piégés dans les sables mouvants ou emportés par la marée. Toujours est-il que l’abbaye est prestigieuse… et riche ! Au-delà de la communauté monastique, un village se développe au pied du rocher. Autour de la petite église paroissiale Saint-Pierre, les habitants vendent leur accueil aux pèlerins et travaillent au service des moines.

Des villageois qui vont pâtir de leur position sur un rocher, certes sacré, mais éminemment politique.

Le Mont-saint-Michel touché par les guerres

 

En 1204, les Bretons, alliés au roi Philippe-Auguste, qui veut remettre la Normandie sous sa coupe, n’hésitent pas à saccager et incendier le mont en détériorant aussi des parties de l’abbaye. Afin de laver son âme et s’éviter les représailles de l’archange, protecteur du royaume de France, Philippe Auguste offre de son argent pour réhabiliter les lieux, ce qui permet de construire au passage un complexe architectural entré dans l’Histoire sous le nom de Merveille, tant il impressionne les visiteurs.

Cette merveille consiste en deux bâtiments sur trois niveaux, dans une resplendissante architecture gothique. Ils sont adossés au flanc nord du rocher. En bas, une aumônerie accueille les nécessiteux, un cellier les provisions. Au niveau intermédiaire, la salle des hôtes, réservée aux visiteurs de marque est le pendant de celle dite des chevaliers, dont les élégantes voûtes ne soutiennent rien de moins que le cloître, achevé en 1228, comme suspendu au-dessus de la mer. Tout n’est qu’empilement et juxtaposition pour pallier les limites du site. Des cryptes soutiennent les sols et les salles sont reliées entre elles par un labyrinthe de couloirs et escaliers. Un joyau de verticalité, dont la silhouette montant vers le ciel participe à la portée symbolique et spirituelle des lieux.

Les frères sont en moyenne une soixantaine, parfois jusqu’à cent, accompagnés de nombreux enfants placés en instruction ou en tant qu’oblats, qui se destinent à la tonsure. La vie du village est rythmée par de fréquentes processions, alors qu’une muraille a commencé à protéger les habitants. Car les temps sont troubles, violents et ne font que s’assombrir.

Angleterre et France se lancent au XIVème siècle dans un conflit qui durera plus de 100 ans. Le Mont-Saint-Michel cerné, les Anglais prennent possession de toute la Normandie et s’installent sur un autre îlot de la baie. Mais malgré les sièges, des tentatives, jamais le Mont ne sera conquis. Inexpugnable rempart face à l’ennemi. Une fierté, certainement, aux yeux des contemporains, un signe que saint Michel protège son rocher. Passent les conflits et la Normandie revient dans le giron de la France sous Charles VII, au milieu du XVe siècle. Les temps agités sont vite oubliés, même si une garnison reste à demeure dans ce qui est autant une forteresse qu’un lieu de dévotion.

La déliquescence du Mont-saint-Michel

L’abbaye rayonne à nouveau. Les pèlerins affluent, jusqu’au plus illustre noble ou prince. On peaufine le chantier du cœur gothique (celui de la première abbatiale romane s’est écroulé) et on fait dresser une tour au-dessus de la croisée du transept. François 1er vient en pèlerinage en 1518. Le roi très chrétien qui, au gré des guerres d’Italie, affirme sa force sur l’Europe autant que sur le pape et a négocié il y a peu avec le Vatican les prérogatives de domination du haut clergé. Si cet acte, le concordat de Bologne, témoigne de la puissance du roi et d’une certaine indépendance de la France, il va dans un sens participer à mener le Mont Saint-Michel à la déliquescence.

Car les abbés sont désormais nommés par le souverain. La charge devient surtout un rémunérateur honneur destiné aux courtisans plutôt qu’aux hommes pieux. Et alors que la France de la Renaissance resplendit, la gloire du Mont-Saint-Michel, elle, va pâlir. Au XVIe siècle, les abbés se succèdent et se ressemblent globalement dans leur cupidité. Les règles monastiques ne sont plus respectées, les revenus captés au détriment de la communauté.

Puis les guerres de religion s’engagent contre les protestants. Pour les financer, Charles IX et Henri III taxent les monastères. Pour payer, celui du Mont doit vendre nombre d’objets précieux. Les bâtiments ne sont plus entretenus autrement que pour consolider la place militaire, d’autant plus convoitée par le camp huguenot qu’elle est particulièrement symbolique. Plusieurs tentatives d’incursion ont lieu, dont l’une est rocambolesque.

Nous sommes en septembre 1591 et un soldat du Mont est fait prisonnier à l’extérieur par les troupes protestantes. Alors, il accepte de les faire entrer clandestinement dans la citadelle. De retour auprès de son camp, il avoue sa trahison au gouverneur qui l’enjoint pourtant à procéder au plan échafaudé avec l’ennemi. Un à un, les soldats Huguenots sont hissés jusqu’à la Merveille par la rampe qui sert habituellement à tracter les provisions. Mais un à un, ils sont occis dès leur arrivée. C’est seulement au 98e soldat que le capitaine sur la grève comprend la situation et prend la poudre d’escampette. Encore une fois, le Mont Saint-Michel a tenu, il a résisté aux protestants comme il a résisté aux Anglais.

Mais il ne résiste pas à la foudre qui s’abat sur la tour en 1594 et endommage le cœur de l’église. Et au début du 17e siècle, la situation est catastrophique. La poignée de religieux, moins nombreux que les soldats, n’assiste même plus aux offices. Certains ont des compagnes, passent leur temps à boire ou à jouer dans les tripots des villages alentours. Ce qui était l’une des plus prestigieuses abbayes de France est devenue un repaire de moines défroqués.

En 1622, la Congrégation de Saint-Maur, nouvellement créée, y met un peu d’ordre. Ses membres se sont fixés comme objectif de rétablir, dans les monastères, une vie centrée sur le travail et la prière. La religiosité du Mont retrouve un peu de droiture mais pas vraiment de sa superbe, et un nouvel usage va bientôt s’imposer au rocher.

La Bastille des Mers

Déjà Louis XI, en son temps, avait apprécié la situation isolée du Mont pour y enfermer quelques récalcitrants. Les installations militaires ont ensuite servi de prison, parfois d’ailleurs pour des religieux. Mais au XVIIe siècle, à partir du règne de Louis XIV, le Mont va devenir un haut lieu de détention, surnommé la Bastille des mers.

Dans une trentaine de chambres fortes se succèdent les récipiendaires des célèbres lettres de cachets, décisions du roi qui s’abattent sans appel sur n’importe lequel de ses sujets. Si elles sont célèbres pour avoir fait embastiller des écrivains licencieux, elles étaient, on le sait moins souvent, demandées par des familles nobles pour punir quelques enfants indignes ou chapardeurs, en évitant la publicité d’un procès.

Jusqu’à la Révolution, ce sont 147 personnes qui sont enfermées sur le Mont, soit bien plus que l’effectif total des religieux qui servent surtout de gardiens, alors que les abbés ne mettent plus un pied sur le rocher. En 1789, les effectifs tiennent en onze moines et sept prisonniers, dont quatre ont perdu la raison. Et on peut les comprendre. Cela fait donc peu de monde pour s’émouvoir de la dissolution des ordres religieux, ordonnée par l’Assemblée constituante dès l’année suivante.

Alors que les derniers moines sont chassés ou s’installent au village, d’autres hommes de foi les remplacent aussitôt. En l’espèce, les prêtres réfractaires à la constitution civile du clergé, qui sont envoyés dans les geôles à partir de 1792. La révolution suit son cours vers l’Empire et le Mont devient une prison particulièrement sinistre. Seul le cœur de l’abbatiale est encore dévoué au culte. Dans la nef, on construit deux niveaux de plancher.

Partout, les cloisons s’immiscent pour installer communs et ateliers, cellules et lieux de vie pour les gardiens. Ils sont une cinquantaine en 1820, à surveiller quelques 600 détenus entassés entre les murs humides et sans âge qui inspirent par exemple à Jean-Baptiste Le Carpentier, ancien révolutionnaire républicain emprisonné à partir de 1820 pour n’avoir pas respecté l’exil imposé aux députés régicides, quelques ténébreux alexandrins. Le Carpentier croupit huit années sur le mont et y meurt en 1829.

Après la Révolution, en 1830, le roi des Français Louis-Philippe 1er fait enfermer nombre de dissidents, essentiellement républicains, jusqu’à ce qu’en 1863, Napoléon III ordonne la fermeture de l’établissement, qui aura vu passer 14 000 détenus depuis ses débuts. Les villageois, qui vivaient encore grâce à la prison, n’ont plus que le vent et les goélands comme compagnons. Mais rapidement, les pèlerins vont à nouveau insuffler un peu de vie à l’îlot désolé.

Le développement du tourisme

Une procession venue de village voisins se rend au Mont en 1865, la première depuis longtemps. Quelques religieux reviennent pendant que l’abbaye est classée Monument Historique en 1874, peu avant que l’on célèbre en grandes pompes le couronnement des deux statues de l’archange. Et si le culte de saint Michel fait à nouveau vivre le Mont, il sera bientôt aidé par un autre dieu : celui de la consommation.

Les quelques religieux réinstallés sur le Mont dans les années 1860 sous la protection de l’évêque de Coutances sont de ceux qui militent pour la construction d’une digue, route d’environ deux kilomètres pour permettre de relier le rocher à la terre ferme. L’architecte des monuments historiques, lui, n’est pas trop de cet avis. Mais la digue est finalement fonctionnelle à partir de 1879 et va largement augmenter le flot des pèlerins, auxquels se joindra bientôt un visiteur d’un nouveau type : le touriste.

Si c’est d’abord la dévotion qui ramène en effet les voyageurs en cette fin du 19e siècle, emprise à un certain renouveau religieux, beaucoup, désormais, viennent ici chercher autre chose : un simple sentiment esthétique, paysager, bucolique, la splendeur d’un patrimoine que les nombreuses campagnes de restauration rendent à nouveau particulièrement admirable. Les religieux sont alors cantonnés à la petite église paroissiale pendant de longues décennies alors que le touriste devient le roi du rocher, d’autant plus après l’arrivée du tramway à vapeur, en 1901. Dans le village, dont une partie des maisons est construite en pastiche médiéval, les vendeurs de cartes postales et autres souvenirs remplacent ceux d’objets votifs destinés aux pèlerins.

D’environ 30 000 visiteurs en 1885, on passe à 100 000 en 1910 et 320 000 en 1955. Une fois le tramway supprimé, ce sont les voitures qui viennent s’entasser sur un parking construit au pied des remparts pour déverser le flot continu de touristes. Le cap du million est atteint aux alentours de l’an 2000 et ce sont, à notre époque, en moyenne quasiment 3 millions de personnes venues du monde entier qui foulent annuellement les marches et pavés du Mont-Saint-Michel, au profit de quelques familles et sous les yeux de la petite trentaine d’habitants qui y résident encore, religieux compris.

En 1965 alors que commençait un cycle de célébrations en l’honneur d’un millénaire (non pas celui de l’abbaye mais celui de l’arrivée de la première communauté bénédictine en l’an 966), le Premier ministre de l’époque, Georges Pompidou, clamait dans un discours que « les servitudes du tourisme et du folklore coalisés n’ont pu ôter à ces pierres leur saisissante signification face au péril de la mer, ou celui du tourisme ». Gageons donc que rien ne puisse empêcher l’abbaye du Mont-Saint-Michel de fêter un jour son deuxième millénaire.

 

 

Historiquement Vôtre est réalisée par Guillaume Vasseau.

Rédaction en chef : Benjamin Delsol.

Auteur du récit : Pierre-Vincent Letourneau.

Journaliste : Manon Duris.



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